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Mylène, toi, ma fille que je n’ai pas vue grandir

Nouvelle mouture — version 0.5

À Mylène, si un jour ces pages arrivent jusqu’à toi.

Note sur l’écriture

Je n’ai pas écrit ce livre seul. Une intelligence artificielle m’a accompagné dans le travail d’écriture. Autrefois, on aurait appelé « prête-plume » la personne qui écrit pour quelqu’un d’autre. Mon aide vient d’une intelligence artificielle, mais le rôle est proche : mettre en forme les histoires que je lui raconte.

J’ai raconté mes histoires. L’IA les a prises en note, classées, inventoriées et reformulées. Elle m’a aussi posé des questions pour approfondir mes souvenirs et étoffer le récit avec mes mots. Je reste celui qui a vécu ces événements, qui choisit ce qu’il en dit, corrige, complète et valide. Ce livre s’est construit dans cet échange : mes souvenirs et ma parole, accompagnés par une aide à l’écriture.

Mes premières années

Mylène, je commence par ces années d’avant ta naissance, non parce que chaque souvenir parle de toi, mais parce que je voudrais que tu saches d’où vient l’homme qui t’écrit. Après ces lieux, ces rencontres et cette vie d’adulte, je te raconterai ce qui a changé pour moi le jour où j’ai appris que tu existais.

Pour raconter ma naissance, il faut remonter à Strasbourg, avant Rabat. Mon père était diplomate marocain et travaillait au consulat du Maroc. C’est là qu’il a rencontré ma mère, une Alsacienne de la Montagne Verte. Elle faisait partie d’une bande de jeunes. Parmi eux se trouvait Herbert Léonard, qui deviendrait le célèbre chanteur de « Pour le plaisir » et de bien d’autres succès.

La bande se retrouvait dans un bar, près de la place de l’Homme-de-Fer, à Strasbourg. C’est là que mes parents se sont rencontrés. Je ne connais pas leurs premiers échanges ; je sais seulement que cette rencontre a ouvert le chemin qui m’a conduit jusqu’à Rabat.

D’après les souvenirs de ma mère, Herbert Léonard était alors quelqu’un d’effacé, qui avait du mal à s’imposer. Elle disait que son physique était plutôt ordinaire. C’est troublant de penser à ce que la célébrité a changé dans le regard des autres. Le succès rend-il les gens beaux ? Peut-être qu’il ne change pas leur visage, mais qu’il change la façon dont on le regarde. Quand un nom devient célèbre, on finit par voir l’éclat autour de la personne, et parfois on oublie qu’avant cela elle pouvait passer inaperçue.

Dans le parcours de diplomate de mon père, chaque changement d’affectation imposait d’abord une année au Maroc, son pays, avant qu’il rejoigne son nouveau poste. C’est pour cela que son travail l’a rappelé au Maroc. Il a fait venir ma mère avec lui. Elle a quitté Strasbourg et la Montagne Verte pour le suivre dans ce nouveau départ. C’est là-bas que je suis né, en 1967, à Rabat. Dans mon histoire, mon premier lieu n’est donc pas celui où mes parents se sont rencontrés. Je suis né ailleurs, au terme d’un déplacement décidé par le travail de mon père et suivi par ma mère.

De cette première année au Maroc, je n’ai aucun souvenir à moi. Ce que je connais m’a été raconté par ma mère. Elle me parlait de Jafar, mon oncle, qui était jeune à l’époque et qui m’avait fabriqué un radiateur électrique pour que je n’aie pas froid. Ce geste ne m’est connu que par son récit.

Bien plus tard, Jafar est devenu docteur en électronique. Il a fait toute sa carrière au Canada, dans l’entreprise qui a fabriqué le bras articulé de la navette spatiale américaine. Un jour, je lui ai demandé sur quoi il travaillait. Il m’a répondu : « Sur des satellites météo. » Je n’en ai pas su davantage. Il y a quelque chose d’étonnant pour moi à relier ces deux images : le jeune oncle qui avait fabriqué un radiateur pour que je n’aie pas froid, et l’homme qui, des années plus tard, travaillait sur des satellites météo. Entre les deux, il y a une vie entière dont je ne connais que quelques repères.

Il y a aussi une petite énigme autour de sa date de naissance. Mon père est né le 21 septembre 1944 ; pour lui, le jour et l’année sont connus. Jafar, qui est pourtant plus jeune que mon père, connaît son année de naissance, mais pas le jour ni le mois. Sur sa carte d’identité, il est donc indiqué : « presumé ne le 1 janvier ». Son année m’est inconnue. Je n’ai jamais compris pourquoi on n’avait pas pu établir sa vraie date de naissance. Cette différence entre les deux frères est restée une énigme familiale.

Elle me racontait aussi que mes tantes m’appelaient, en arabe, « le fils de la chrétienne ». Ma mère était alsacienne, et cette expression disait quelque chose de la différence qu’elles voyaient en elle et en moi. Le ton et ce que j’en comprenais alors m’échappent ; ma mère a gardé cette phrase et me l’a transmise.

Elle évoquait enfin la complicité qu’elle avait avec mon grand-père : il lui donnait des cigarettes en cachette. Ce souvenir me vient lui aussi de ma mère : d’autres ont gardé quelques images de mes premiers mois à ma place.

La vie de mes parents a ensuite suivi les affectations de mon père. Il a été envoyé à Marseille, où mon frère est né. De cette période, je n’ai que quelques souvenirs, parce que j’étais vraiment jeune. Deux images me sont restées, sans que je puisse aujourd’hui remettre toute la ville dans le bon ordre.

Je revois une rue qui descendait en pente, celle où nous avions vécu. Il y avait l’hôtel Azure. Plus loin, ou au bout de cette descente, l’église des Réformés. Dans mon souvenir, elle était comme un portail : elle marquait l’entrée de la rue et débouchait sur une place, puis sur le début de la Canebière, cette grande avenue qui a fait la réputation de Marseille. Le trajet exact reste flou. Ce qui me reste, c’est cette rue qui descend et l’église qui ouvre la ville devant moi.

L’autre image est celle de la cour de l’hôtel. Elle ressemblait à une sorte de cascade, mais sans eau : plutôt des reliefs, des formes de terre et de nature empilées les unes sur les autres. Je ne me rappelle pas précisément comment tout cela était fait. C’est une vision d’enfant, vague, mais elle a tenu dans ma mémoire. Marseille, pour moi, n’est pas un récit continu de rues et de journées. C’est surtout ces deux morceaux : la pente et l’église, puis cette cour qui avait l’air d’une cascade arrêtée.

Ensuite, nous avons habité plus haut dans la même rue, sous les toits. Ma mère m’a raconté qu’un jour, mon petit frère et moi étions partis nous promener sur les toits. Un étudiant nous a aperçus. Il nous a attirés vers lui avec des gâteaux, nous a mis en sécurité, puis a contacté mes parents. Eux ont eu la peur de leur vie.

De cette promenade, je garde une impression des toits de Marseille, orangés. La scène reste vague, mais cette couleur m’est restée. En revanche, je ne me souviens pas du tout de l’étudiant. Le fait qu’il nous ait aperçus, attirés vers lui avec des gâteaux et mis en sécurité, puis qu’il ait contacté mes parents, vient du récit de ma mère. C’est elle aussi qui m’a dit que mes parents avaient eu la peur de leur vie.

J’ai aussi le souvenir d’avoir joué sous une table. Il y avait du café chaud dessus. Par accident, la cafetière m’est tombée sur le dos. La brûlure a été légère, heureusement ; je n’en ai gardé aucune marque. Le souvenir tient en peu de choses : l’endroit où je jouais, le café chaud au-dessus de moi, puis cette brûlure qui aurait pu être plus grave.

Je vivais aussi au milieu des tensions entre mes parents, qui existaient déjà. Ma mère fumait et mon père ne le supportait pas. Un jour, je suis arrivé derrière elle et j’ai attrapé sa cigarette pour la jeter. C’est alors que mon père est apparu. Ma mère a compris pourquoi j’avais fait ce geste. Le sens de mon geste m’échappe aujourd’hui. Je me rappelle la cigarette, mon geste, l’arrivée de mon père et le regard de ma mère qui en avait compris la raison.

Je me souviens aussi de la piscine de Plan-de-Cuques — si le nom me revient bien. J’avais reçu un masque de plongée avec une sorte de réglage que je ne sais plus décrire. Sous l’eau, j’ai enlevé le masque et je me suis blessé au front. Je saignais, et le sang a rougi l’eau de la piscine. J’ai toujours supposé qu’ils avaient dû la changer, sans savoir ce qu’ils ont fait ensuite.

La blessure a laissé une légère cicatrice sur mon front. On ne la voit que si on sait qu’elle est là. C’est une petite marque, presque effacée, mais je l’ai gardée toute ma vie. Comme d’autres souvenirs de cette époque, elle tient à la fois à une scène très précise et à des détails qui me manquent.

Après Marseille, vers mes cinq ans, nous sommes repartis au Maroc pour une année. C’était de nouveau une étape liée au travail de mon père : entre deux affectations, il devait passer un an au pays avant de repartir vers son poste suivant. Ma mère avait une vie à elle, qui ne se résumait pas à accompagner mon père. Elle a travaillé comme secrétaire à l’ambassade du Japon. Là-bas, on lui servait un thé un peu rouge, coupé avec un peu de crème, au goût très particulier. Bien plus tard, j’ai retrouvé cette saveur dans un kebab à Colmar.

Elle est aussi devenue speakerine à la télévision marocaine. Elle venait de se séparer de mon père. Lui la voyait à la télévision, et cela le faisait rager. En 1972, elle a souhaité la bonne année aux téléspectateurs marocains en arabe classique. J’étais trop jeune pour savoir comment elle avait obtenu ce poste. Je garde l’image de cette Alsacienne de la Montagne Verte qui s’adressait au public marocain depuis un écran.

À l’école, cette année-là au Maroc, nous avions préparé une sorte de représentation, une histoire d’Indiens. J’étais le héros qui sauvait la princesse indienne. Je me souviens de la musique qui accompagnait le spectacle, mais je ne pourrais plus en citer l’auteur. Si je l’entendais, je crois que je pourrais dire : « Oui, c’est elle. » Le nom, lui, m’échappe. Il me reste le rôle que j’avais et cette musique sans titre, reconnue par l’oreille mais pas par la mémoire des mots.

Nous habitions dans une petite villa de plain-pied, avec un petit jardin devant et une petite cour derrière. Un jour, mon père m’a acheté un poussin. Je l’ai élevé, et il est devenu mon ami. Je n’avais pas besoin de beaucoup pour m’attacher à lui : il était là, il grandissait, et je le considérais comme mon compagnon.

Quand il a grandi et qu’il est devenu une poule, mon père l’a prise et il est parti avec. Mon ami avait disparu. Le lendemain, à midi, nous avions du poulet à manger. Je me souviens de mon père qui lui arrachait le croupion et me le proposait : « C’est bon, tu le veux ? » J’ai refusé. Je ne pouvais pas manger mon ami.

Plus tard, j’ai fini par goûter le croupion de poulet grillé et j’ai reconnu que ce n’était pas mauvais. Mais ce jour-là, je ne pouvais pas. Pour le petit garçon que j’étais, ce n’était pas un morceau de poulet parmi d’autres : c’était mon ami qui avait disparu et qui se retrouvait dans l’assiette.

Après cette année au Maroc, mon père a été muté à Liège, en Belgique. Mon frère et moi allions souvent lui rendre visite pendant les vacances de la Toussaint. C’est un autre morceau de cette enfance partagée entre plusieurs lieux : le Maroc, Marseille, puis les séjours chez mon père en Belgique.

Quand je remets ces souvenirs dans l’ordre, je vois une enfance faite de déplacements dont j’ignorais les raisons : une rue marseillaise, une cour, une piscine, le Maroc, puis les visites à Liège avec mon frère. Mes parents se sont séparés tandis que mon père poursuivait ses affectations et que ma mère menait sa vie, avec ses emplois et ses choix. Le passé m’est revenu par fragments, certains de ma mémoire, d’autres racontés par elle.

Quand je pense à elle, je pense à un soleil. Elle savait croquer la vie à pleines dents. Il y avait chez elle quelque chose qui avançait, qui ne demandait pas la permission d’exister. Je ne savais pas encore ce que la vie allait lui faire subir sur la fin. À l’époque, je n’avais pas cette inquiétude-là. J’étais un enfant, et un enfant reçoit d’abord les lieux, les gestes, les odeurs. Il ne connaît pas encore leur fragilité.

J’avais six ans quand ma mère nous a envoyés, mon frère et moi, vivre chez nos grands-parents en France. Mes grands-parents sont venus nous chercher à l’aéroport de Marseille. Ensuite, nous avons pris la route vers Strasbourg, jusqu’au chemin de Kamerfeld. Je revois la R12 bordeaux et le trajet. À l’arrivée, je suis sorti de la voiture tout bronzé. J’ai crié : « Vive l’Alsace ! »

Mes grands-parents ont ri. Je n’avais pas préparé cette phrase : elle est sortie comme une impulsion, un cri du cœur. Je me souviens de la R12 bordeaux, de ma peau bronzée, de ces mots et de leur rire.

Cette arrivée tient dans une phrase lancée en sortant de la voiture. Elle n’explique pas tout ce que je ressentais, mais elle a traversé le temps. Né à Rabat, marqué par quelques images de Marseille et du Maroc, j’arrivais à Strasbourg chez mes grands-parents. Plusieurs lieux se trouvaient déjà derrière moi.

Pendant plusieurs années, cette maison a été mon monde. Je ne veux pas raconter ici toute la période qui a suivi, ni entrer dans des souvenirs qui pourraient faire un livre à eux seuls. Je veux garder les images qui me sont restées : les lieux, les sensations et les habitudes de ces années-là, le rythme d’une enfance parmi les adultes et les choses familières.

La maison de mes grands-parents

La maison de mes grands-parents n’était pas seulement un intérieur. Elle avait une cour, un grand jardin, ses passages et ses coins à elle. Dans la cour, il y avait un chien enchaîné qui gardait la maison. Le jardin était grand. Un très grand cerisier y poussait, ainsi qu’un cognassier. Au fond, il y avait un garage en bois, un atelier et un coin pour les lapins.

Et puis il y avait le chopf, comme mes grands-parents appelaient ce cabanon où mes oncles faisaient leurs soirées. Un peu à l’écart de la maison, au fond du jardin, il avait sa vie propre. J’y allais souvent seul pendant la journée. Je n’en avais pas vraiment l’autorisation, sans que ce soit tout à fait interdit. Les lumières rouges et mauves, l’odeur de cigarette et le silence après la fête me faisaient l’effet d’un voyage. Je rêvais, sans destination précise. Quelques mètres suffisaient pour quitter les repas, les corvées et les heures du coucher et laisser mon imagination partir. Cet instant ordinaire est resté parce que le chopf était, pour moi, un autre pays.

À l’intérieur de la maison, je pourrais presque refaire le chemin. Au-dessus de la niche de Youki, le chien, il y avait un escalier. En haut, une entrée. À gauche, une porte donnait sur la salle de bain. Un autre escalier montait à l’étage, où se trouvaient les chambres des enfants et des oncles. En face, il y avait le salon. À côté, sur la gauche, la cuisine. Puis cette pièce où nous mangions.

Je revois la table. D’un côté, une sorte de banquette ; de l’autre, des chaises. Sur le vaisselier, la radio. Il fallait l’allumer, puis attendre qu’elle chauffe pour qu’elle fonctionne. Ce délai-là faisait partie de la vie de la maison. À midi, nous écoutions la radio en mangeant. Les journées avaient leurs repères, et les repas en faisaient partie.

Après, chacun prenait son tour pour les corvées : débarrasser, laver la vaisselle, essuyer. Ce n’était pas un grand événement. C’était justement la répétition qui fabriquait le cadre. On mangeait, on rangeait, on faisait sa part. Puis le soir arrivait et la télévision s’allumait.

Il y avait Des chiffres et des lettres, puis Nounours, Pimprenelle et Nicolas. Et ce satané marchand de sable qui disait qu’il était l’heure d’aller au lit. Je l’entends encore dans le souvenir, avec cette façon de fermer la journée. L’enfant pouvait protester dans sa tête, mais la journée avait sa fin, comme elle avait eu son repas et ses tâches.

Il y avait aussi les saisons. La rentrée et l’odeur du matériel neuf. Les châtaignes dans la cour de récréation. Les pissotières des garçons. Le savon orange qu’il fallait frotter pour se laver les mains. La colle qui sentait l’amande. Ce sont de petites choses, et pourtant ce sont elles qui ramènent parfois une époque entière. Une odeur suffit ; le corps se rappelle avant qu’on ait le temps d’expliquer.

Je n’avais pas besoin qu’on m’explique que l’année recommençait : le matériel neuf de la rentrée me le disait. Les châtaignes dans la cour appartenaient à un autre moment, comme le savon orange et la colle à l’amande appartenaient à des gestes qu’on répétait. Aujourd’hui, ces détails me reviennent ensemble, sans demander la permission. Ils ne composent pas une grande aventure ; ils font mieux que cela. Ils me rendent la texture d’une vie quotidienne. On peut raconter une enfance par les grandes dates, mais on la reconnaît souvent à ce qu’on sent encore quand on ferme les yeux.

Quand j’étais enfant, la maison était là. La radio chauffait. La table attendait le repas. Le savon orange sentait le propre. Les soirées finissaient avec Nounours et le marchand de sable. Je ne faisais pas de théorie sur la sécurité. Je vivais dans ces choses. C’est seulement plus tard que j’ai compris à quel point ces habitudes formaient un cadre dans lequel je pouvais grandir.

Le livret qui ne contenait presque rien

Il y a une autre image de cette enfance qui s’est transformée plus tard, quand j’ai appris quelque chose sur les économies que je croyais avoir mises de côté.

Nous avions une tradition. Quand nous faisions les courses, la monnaie rendue était déposée dans un verre. De temps en temps, elle était mise sur les livrets d’épargne que nous avions chacun. C’était concret : les pièces, le verre, le geste de garder un peu pour plus tard. Pour un enfant, l’argent déposé quelque part est en sécurité parce qu’un adulte l’a dit et parce qu’il y a un livret à son nom.

Un jour de Toussaint, mon père est passé en coup de vent. Il nous a donné 500 francs à mon frère et à moi. Je revois ma grand-mère me dire : « Prouve que tu es un homme, mets-le sur ton livret. » J’étais heureux. Je n’avais besoin de rien, j’avais tout ce qu’un enfant pouvait espérer. Alors j’ai accepté. J’ai remis le billet en pensant qu’il était en sécurité.

À l’époque, je ne me suis pas demandé ce qui arriverait à cet argent. Je ne faisais pas un placement, je ne calculais pas un avenir. J’obéissais à une parole d’adulte, dans une maison où je vivais heureux. Le billet était devenu une promesse de plus, même si personne n’avait présenté les choses ainsi.

Vers la trentaine, mon frère et moi avons décidé de récupérer nos économies. Nous avons demandé à ma grand-mère de vider nos livrets. Elle les a pris et nous sommes allés ensemble à la caisse d’épargne. Sur le chemin, elle m’a dit que j’allais être déçu. Je me suis dit qu’il n’y avait probablement rien de plus que mes 500 francs. Ce n’était pas grave, me disais-je : je n’attendais pas grand-chose.

Au guichet, j’ai ouvert mon livret. Il y avait 1,50 franc, l’opération d’ouverture, et rien d’autre. Je suis resté devant ce chiffre. J’avais cru qu’il y avait quelque chose ; il n’y avait presque rien. Ma grand-mère m’a expliqué que nous avions manqué d’argent et que l’argent avait servi à faire manger la famille.

Je n’ai pas répondu. J’étais dévasté. Ce n’était pas seulement une somme disparue. Dans ma tête, toute mon enfance venait de s’effondrer d’un coup. La maison, les habitudes, l’impression que les adultes tenaient les choses : quelque chose de cette confiance s’était fissuré. Mon frère avait un peu plus de 2 000 francs sur son livret, parce qu’il avait vécu plus longtemps chez elle. Moi, je n’avais presque rien.

Je ne dis pas que mes grands-parents n’ont pas nourri la famille. Je rapporte ce qu’on m’a expliqué et ce que j’ai ressenti. À trente ans, l’argent avait une autre valeur que pour l’enfant qui avait donné son billet en toute confiance. La découverte a remué le souvenir jusque dans ses fondations. Après cela, je n’ai pas beaucoup revu ma grand-mère.

Je ne veux pas faire de cette histoire le centre du livre. Elle appartient à un autre récit, peut-être à un livre à elle seule. Mais elle éclaire quelque chose de ce que je voulais donner à un enfant : une solidité qui ne se dérobe pas au moment où l’on découvre qu’on s’y appuyait.

Quinze ordinateurs, et des journées sans fin

De 2002 à 2006, j’ai tenu une salle de jeux en réseau avec quinze ordinateurs. Quand j’ai commencé, environ 80 % de mes clients n’avaient pas de PC chez eux. On venait jouer, découvrir les machines et se retrouver. La salle avait une particularité qui a contribué à sa réputation : j’avais accroché les ordinateurs aux murs. J’avais retiré une plaque sur le côté des PC et installé des crochets pour les suspendre. De ma place, je pouvais voir ceux qui essayaient d’introduire une disquette ou de toucher aux machines alors qu’il ne fallait pas.

Sur les tables, il n’y avait que l’écran, le clavier et la souris. Un charpentier avait fabriqué les tables avec trois madriers de trois mètres posés sur des tréteaux. L’une d’elles est encore là aujourd’hui : je travaille toujours dessus. Elle a quitté la salle, mais elle continue à faire partie de mon quotidien.

Il fallait aussi un système fiable pour remettre les ordinateurs en état. Dark — le nom qu’il portait alors, et Iri, comme il souhaite qu’on l’appelle aujourd’hui — avait quatorze ou quinze ans. Il a conçu un dispositif piloté par un serveur, qui hébergeait une image saine de mes PC. Chaque ordinateur avait un double démarrage : Windows pour l’usage courant et une partition Linux qui servait à restaurer la machine avec les réglages mis à jour. Cette solution m’a permis de travailler en sécurité pendant toutes ces années.

J’étais impressionné par son savoir, son intelligence et la qualité de ce qu’il entreprenait. Il avait déjà une véritable dimension professionnelle. Avec le temps, ce jeune homme est devenu un ami. Je disais de lui : « Il parle aux ordinateurs comme moi j’aimerais parler aux femmes. » Dans mes souvenirs de la salle, il y a autant ce système ingénieux et cette amitié que les machines accrochées aux murs.

Les trois premières années ont été heureuses. Je travaillais tous les jours, de dix heures du matin à trois ou quatre heures du matin. C’était épuisant, mais j’étais porté par mon projet. J’avais créé un lieu qui répondait à un besoin : à l’époque, la plupart de mes clients n’avaient pas d’ordinateur à la maison. Puis les PC se sont généralisés. Les joueurs ont commencé à organiser leurs propres LAN avec leur matériel. La salle gardait l’effet du groupe, mais elle devenait moins indispensable.

La dernière année a été difficile. Le projet déclinait et la salle commençait à se vider. Je suis resté dans le numérique, mais le travail se faisait déjà plus rare.

C’est vers 2004 que j’ai rencontré la mère de Mylène sur des chats de rencontres rapides. Je ne me rappelle plus le mois ni la saison. Les discussions menaient à des rencontres ; la nôtre a commencé sans grand plan. Nous avons eu des rapports sexuels, et l’activité a continué un temps alors que nous n’avions plus de préservatif. Je l’ai raccompagnée chez elle.

La salle se vidait quand le téléphone a sonné

En 2006, deux ans après cette rencontre, j’étais seul dans la salle. Le projet approchait de sa fin, les clients se faisaient moins nombreux. Dans cet endroit qui avait occupé tant de mes journées, un appel est venu interrompre le cours ordinaire. La salle a fermé cette année-là. Après quelques mois de repos, je n’ai retrouvé que des missions par-ci par-là, et déjà moins de travail.

La mère de Mylène m’a dit : « Voilà, tu as une fille d’un an. Elle est née le premier janvier. Elle s’appelle Mylène. Quand est-ce qu’on se voit pour le suivant ? »

J’ai entendu les mots, mais je n’ai pas su les intégrer. J’ai eu le vertige. J’avais du mal à réaliser. Une fille d’un an. Née le premier janvier. Elle s’appelait Mylène. En quelques secondes, une enfant dont j’ignorais l’existence entrait dans ma vie par une annonce que je n’avais pas préparée.

Je n’avais pas imaginé cette possibilité. Avant cet appel, Mylène n’était pas dans mes projets d’avenir. Ce point est important pour moi. Je ne veux pas réécrire le passé comme si j’avais toujours su qu’elle viendrait, comme si j’avais bâti ma vie en l’attendant. Je ne l’attendais pas. C’est après avoir appris son existence que quelque chose s’est mis à bouger en moi.

Pourtant, je n’ai pas pu m’arrêter pour comprendre ce que je venais d’entendre. La vie quotidienne a continué. Il fallait faire ce qu’il y avait à faire. La dureté de la vie à ce moment-là ne me laissait pas le loisir d’intégrer la nouvelle sereinement. Je continuais d’avancer, alors que quelque part en moi cette phrase était restée suspendue.

J’en ai parlé à quelques amis. J’ai attendu quelques années avant de le dire à ma famille. Ma mère commençait à être malade. Je lui ai annoncé un jour qu’elle était grand-mère virtuelle. Cette scène, et ce que cette annonce a représenté pour elle, je la raconterai plus loin.

La nouvelle est arrivée alors que je vivais déjà la fin d’un projet et que je ne savais pas quelle stabilité viendrait ensuite. Je n’ai pas reçu la paternité dans une maison prête, avec une vie organisée autour d’elle. C’est ce que j’aurais voulu construire après l’appel. Pas avant. L’appel a réveillé en moi l’urgence de préparer une place pour une enfant dont j’apprenais à peine l’existence.

Le nid que je voulais construire

Je veux être précis, parce que j’ai déjà senti que l’on pouvait mal comprendre ce que je voulais dire. Avant d’apprendre l’existence de Mylène, je ne pensais pas à elle en construisant mon avenir. Je ne préparais pas un nid pour une fille que je ne connaissais pas encore. Je cherchais à construire ma vie future, sans savoir que j’étais déjà père.

Puis j’ai appris son existence, et tout ce que j’imaginais pour mon avenir de parent a volé en éclats. J’aurais voulu être capable de lui offrir un nid sain et prévisible. Je voulais une vie stable, une situation financière assez solide pour qu’elle puisse grandir en ayant toutes les chances de réussir. Je ne voulais pas qu’elle ait à porter l’incertitude de l’adulte. Je voulais préparer un cadre avant de lui demander d’y entrer.

Je voulais être un père aimant et protecteur, mais pas trop. Une valeur sûre. Une épaule. Quelqu’un sur qui elle aurait pu compter quand elle en aurait eu besoin. Tout ce que je n’avais pas eu moi-même. Je ne voulais pas la forcer, ni m’imposer au milieu de sa vie. Je voulais être là quand ce serait utile, sans transformer ma présence en obligation pour elle.

Je n’avais pas besoin de lui inventer une destinée. Je ne savais pas encore qui elle était, ce qu’elle aimait, ce qui la faisait rire ou ce qui l’effrayait. J’aurais voulu la découvrir. J’aurais voulu apprendre ses goûts par des moments ordinaires, en passant du temps avec elle, en lui parlant et en l’écoutant. Je n’ai pas eu ces moments. Quand j’imagine le père que j’aurais pu être, je ne vois pas un héros qui aurait tout réparé. Je vois d’abord quelqu’un qui essaie de créer une sécurité simple : un adulte présent, fiable, qui ne disparaît pas quand l’enfant a besoin de lui.

Je voulais aussi construire une vie à deux. Je voulais rencontrer une femme avec qui bâtir ce projet, quelqu’un qui veuille partager les jours, les difficultés et l’avenir. Je n’ai pas trouvé cette personne. J’ai souvent eu l’impression que les femmes que je rencontrais acceptaient le sexe mais ne voulaient pas passer au cap d’une vie commune. Pendant longtemps, j’ai pensé que j’étais le seul fautif. Je n’avais pas su construire le nid, et je n’avais pas trouvé celle qui aurait voulu s’y installer avec moi.

Je ne pensais pas qu’un couple devait être parfait pour accueillir un enfant. Je voulais au moins qu’il soit assez solide pour qu’on puisse compter l’un sur l’autre, décider ensemble, traverser les difficultés sans que tout s’écroule au premier choc. Cette stabilité, je la cherchais aussi dans le travail et dans la façon de préparer l’avenir. J’imaginais que si je bâtissais d’abord une base suffisamment sûre, alors je pourrais transmettre quelque chose de bon. Je n’avais pas compris à quel point le temps pouvait passer pendant qu’on attend de se sentir prêt.

Je ne raconte pas cela pour faire le procès de toutes les femmes que j’ai rencontrées, ni pour prétendre qu’une relation m’était due. C’est ce que j’ai vécu et la manière dont je l’ai compris. La vie adulte m’a semblé se refermer à mesure que j’attendais d’être prêt. Je voulais une situation stable avant de transmettre quelque chose. Je voulais préparer l’avenir. Puis l’annonce de Mylène m’a fait voir qu’un enfant était déjà là, que le temps n’attendait pas que j’aie tout construit.

Avec cette urgence est venu le sentiment d’avoir raté le reste. Je me suis réveillé trop tard. Je ne dirais pas que Mylène a complètement gâché ma vie. C’est plus compliqué. J’étais un enfant heureux dans ma vie, j’attendais de construire quelque chose de solide pour passer le flambeau. Le choc m’a réveillé, m’a fait prendre conscience qu’il était tard, et ensuite j’ai eu l’impression d’avoir raté ce qui restait. C’est le sentiment que j’essaie de mettre ici, même si les mots ne tombent pas toujours juste.

Trois ans, et ses bras ouverts

La mère de Mylène a fini par m’inviter chez elle pour que je la rencontre. Mylène devait avoir environ trois ans. Je n’ai qu’une rencontre à raconter. Une seule, mais elle a gardé une place entière dans ma mémoire.

Quand elle m’a vu, elle m’a ouvert les bras. Comme si elle me connaissait depuis toujours, comme si je lui avais manqué. Je sais qu’un enfant peut faire ce geste spontanément, sans intention particulière. Je ne lui prête pas de pensée ; je raconte ce que j’ai reçu, moi : l’impression qu’une porte s’ouvrait. Je n’ai pas gardé tous les détails de la pièce ni les paroles échangées. L’image, elle, est restée : Mylène qui m’accueille les bras ouverts.

Il y a des scènes dont on se souvient parce qu’elles ont duré. Celle-ci a peut-être été brève. Ce qui a duré, c’est la place qu’elle a prise en moi après. J’aurais aimé que ce ne soit que le début. J’aurais aimé qu’il y ait une deuxième rencontre, puis une autre, assez d’occasions pour que nous ne soyons plus deux inconnus face à un geste spontané, mais un père et sa fille qui commencent à se connaître.

J’ai parlé avec sa mère. Elle m’a laissé entendre que son mari était stérile et que l’argent des allocations familiales comptait, qu’elle faisait cela pour financer la maison. Plus tard, elle m’a avoué, selon mes souvenirs, qu’elle faisait des enfants pour l’argent. Elle a continué avec un autre homme et a eu deux enfants de plus. Mylène était la deuxième de quatre.

Je ne peux raconter que ce qu’elle m’a dit et ce que j’en ai compris. Je me suis senti berné. J’ai eu honte de m’être laissé prendre dans cette histoire, honte des circonstances dans lesquelles Mylène était arrivée au monde, et beaucoup de colère. J’ai pensé que j’avais été un jouet malgré moi et que Mylène, elle aussi, était victime de décisions prises par les adultes.

J’ai compris qu’elle avait arrêté avec moi parce qu’elle avait vu à quel point cela m’avait touché. C’est ainsi que j’ai interprété les choses. Je ne prétends pas connaître toutes ses raisons. Je sais seulement que ce que j’ai appris a changé la manière dont je regardais cette histoire. La colère contre sa mère et l’amour paternel que je ressentais pour Mylène cohabitaient, même si cela ne se rangeait pas facilement dans ma tête.

Je ne voulais pas que ma colère devienne un poids pour ma fille. Je ne voulais pas qu’elle soit obligée de choisir un camp, ni qu’elle porte les reproches d’un adulte. Je voulais la connaître, et je voulais qu’elle puisse vivre son enfance. Entre ces deux désirs, je ne savais pas comment faire. Je n’avais pas la main sur les décisions qui se prenaient autour d’elle.

Quelques photos de rentrée

Après cette rencontre, je n’ai plus revu Mylène. Sa mère m’a envoyé quelques photos de sa première rentrée à l’école. Puis il n’y en a plus eu.

Il n’y a pas eu de scène de séparation que je pourrais raconter. Il n’y a pas eu de dernier rendez-vous dont je pourrais fixer la date. Il y a eu cette rencontre, puis des photos, puis plus rien. Une absence qui s’est installée sans cérémonie. Elle était là dans ma vie comme un espace vide, mais personne ne venait me dire chaque jour qu’elle grandissait ailleurs.

Sa mère m’a demandé si cela me touchait. J’ai répondu que oui. C’était vrai. J’aurais aimé qu’elle aménage un temps pour que je puisse rencontrer Mylène, faire connaissance avec elle, la revoir. Je ne voulais pas débarquer dans son quotidien et tout bouleverser. Je voulais que sa mère nous laisse un peu de place pour que nous puissions commencer.

Après ma réponse, cela s’est arrêté. Plus rien. La rencontre n’a jamais été organisée à nouveau. Je ne sais pas ce qui aurait pu se passer si j’avais insisté. À l’époque, j’ai compris — ou j’ai cru comprendre — qu’insister ne servirait pas Mylène. Je me suis dit que pour qu’elle puisse avoir sa propre enfance, je ne devais pas m’imposer.

J’ai laissé faire. Bon gré mal gré. Je me suis effacé en souffrant, pour la laisser grandir en paix dans la famille qui l’élevait. Je ne dis pas que j’ai été sûr de faire le bon choix. Je dis que c’est le choix que j’ai fait avec les moyens et les pensées que j’avais alors. Je ne voulais pas devenir une présence qui trouble sa vie simplement parce que moi, j’avais besoin de la voir.

J’aurais aimé que sa mère m’organise un temps, une place, une possibilité de revenir. Je ne voulais pas forcément qu’on me confie Mylène comme si je pouvais prendre d’un coup la place de père. J’aurais voulu la rencontrer à nouveau et faire connaissance petit à petit. Mais cette possibilité n’a pas eu lieu. J’ai répondu que oui, cela me touchait, et cette réponse a été la fin.

Aujourd’hui encore, je peux entendre plusieurs choses dans ce silence. Je peux me demander si j’aurais dû insister davantage. Je peux aussi me rappeler pourquoi je ne l’ai pas fait : je pensais à son enfance, à son quotidien, à la famille où elle vivait. Je ne voulais pas me servir de mon amour pour réclamer quelque chose qui aurait pu la déstabiliser. C’est ainsi que je l’ai vécu, et c’est la vérité que je peux raconter.

Il y a près de vingt ans que je n’ai plus de nouvelles, depuis après sa première rentrée. Vingt ans, c’est une durée presque impossible à regarder d’un seul coup. Dans ce temps, Mylène est devenue une personne que je ne connais pas. Elle a eu des journées d’école, des amitiés, des joies, des peines, des goûts qui ont changé. Elle a grandi sans que je sois là pour les voir.

Je ne sais pas ce qu’elle aime aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’elle fait, ce qu’elle espère, ce qu’elle redoute. Je ne sais pas quelle voix elle a, quel rire, quelle façon de marcher. Je ne sais pas si elle a entendu parler de moi, ni ce qu’on lui en a dit. Il y a tant de choses normales qu’un parent apprend au fil des années, et que je n’ai pas apprises.

Ce manque n’est pas une histoire que je peux remplir avec des faits imaginés. Je ne peux pas inventer son enfance et prétendre l’avoir regardée. Je peux seulement écrire depuis mon côté du silence : les photos que j’ai reçues, le souvenir de ses bras ouverts, ce que j’aurais voulu vivre avec elle, et les années où je n’ai rien su.

Une grand-mère virtuelle

Ma mère attendait de devenir grand-mère. Quand je lui ai annoncé qu’elle l’était, mais seulement « virtuellement », le mot contenait toute la difficulté : elle avait une petite-fille sans pouvoir l’embrasser, la voir grandir ni l’accompagner à l’école. Elle n’avait que les deux ou trois photos que j’avais reçues.

Elle a été émue et a compris que je n’avais aucun pouvoir sur la situation. Ce n’était pas la manière dont elle avait rêvé de devenir grand-mère, mais elle a accepté ce que je pouvais lui apporter.

Je revois ma mère comme un soleil. Elle avait vécu plusieurs vies : l’Alsace, le Maroc, Marseille, les séparations, les emplois, la télévision. Secrétaire à l’ambassade du Japon, puis speakerine à la télévision marocaine, elle avait souhaité la bonne année 1972 en arabe classique. Cette image de la femme de la Montagne Verte s’adressant au Maroc me paraît encore improbable et belle.

Sur la fin, la vie a été injuste avec elle. Je ne veux pas détailler ici cette période. Je veux seulement dire qu’elle avait croqué la vie à pleines dents et que la voir frappée par ce qui lui est arrivé a été douloureux. Elle avait accepté d’être une grand-mère virtuelle, mais elle n’a pas eu le temps de voir Mylène devenir grande.

Quand ma mère est morte, une présence importante a disparu de ma vie. Depuis, la solitude a pris davantage de place. Mon frère vit dans le Sud. Nous nous appelons une fois tous les deux ans environ. Avec mon père, je n’avais plus parlé depuis trente ans. J’ai essayé de reprendre contact, mais j’ai le sentiment qu’il a peur de moi parce que je refuse de me soumettre à son diktat et que je ne veux pas être musulman.

Je ne raconte pas ces relations pour demander à Mylène de les réparer. Elle n’a pas à porter ma solitude, ni à devenir la réponse à ce qui manque dans ma vie. Je veux seulement situer le moment où j’écris : ma mère n’est plus là, mon frère est loin, mon père et moi sommes séparés depuis longtemps, et le téléphone sonne surtout pour des publicités ou du démarchage.

Cette phrase, « mon téléphone ne sonne plus que pour des pubs », résume quelque chose de ma vie actuelle. Elle est banale, presque drôle si on la dit vite. Mais pour moi, elle contient le silence. Elle dit que je peux passer mes journées sans entendre quelqu’un m’appeler simplement pour savoir comment je vais.

Ce que j’aurais voulu lui dire

Le manque de Mylène m’a conduit à écrire. Il y a aussi ce Reel de Claire Petin que j’ai vu sur Facebook. Les mots affichés à l’écran m’ont touché parce qu’ils disaient quelque chose de ce que je ressentais. Je ne veux pas reprendre son texte ici. Je veux seulement reconnaître ce déclencheur et la manière dont il m’a aidé à comprendre que je pouvais parler de l’absence autrement.

Ce qui m’a marqué, c’est l’idée qu’une personne ne veut pas être réduite à sa santé, à son âge, à ses médicaments ou à la place qu’elle occupe pour les autres. Elle a vécu, travaillé, aimé, décidé. Elle a eu des projets, des joies et des peurs. Elle veut qu’on la regarde comme une personne entière, pas comme une visite à faire par devoir. Le texte avançait du monde extérieur vers quelque chose de très intime : les conversations, le regard, la main, le prénom, la présence.

En l’écoutant, je pensais à ce qu’on peut dire quand quelqu’un a été absent longtemps, et à ce qui reste à transmettre malgré tout. Je ne veux pas parler à Mylène comme si elle était vieille ou comme si j’avais le droit de lui demander de se souvenir de moi. Elle est peut-être en train de vivre sa vie sans savoir que j’écris ces pages. Mais je peux lui dire : je ne t’ai pas oubliée.

Je voudrais qu’elle découvre qui je suis. Je voudrais aussi découvrir qui elle est, si un jour cela devient possible. Elle vient en partie de moi, mais elle ne m’appartient pas. Elle a sa vie, ses choix, son histoire. Je ne la connais pas, et je ne veux pas prétendre le contraire. Pourtant, je l’aime d’un amour paternel. Cet amour existe du côté où je me tiens, même si je n’ai pas pu l’exprimer dans les gestes ordinaires d’un père.

Je voudrais qu’elle sache que je ne me suis pas éloigné parce que je ne voulais pas d’elle. Je me suis effacé parce que je croyais que c’était la manière de la laisser grandir en paix. Je souffrais, mais j’avais peur que mon insistance devienne une intrusion. J’aurais aimé qu’on m’aide à trouver une place, un temps pour la voir, une façon d’être présent sans forcer. Je ne l’ai pas trouvé.

Je voudrais qu’elle voie quel père j’aurais pu être. Pas un chevalier blanc. Je suis loin de cet homme-là. Je ne suis pas venu sauver une histoire déjà décidée. J’aurais voulu être un père aimant, protecteur sans trop protéger, quelqu’un de fiable, une épaule quand elle en aurait eu besoin. Je ne voulais pas qu’elle soit obligée de venir vers moi. Je voulais seulement qu’elle puisse compter sur moi.

J’aurais aimé la connaître dans le temps : la voir entrer à l’école, apprendre ce qui l’intéresse, entendre ses questions. Peut-être qu’elle m’aurait demandé, comme les enfants demandent des choses immenses avec des mots simples, où va le soleil quand il se couche. J’aurais aimé être là pour entendre cette question. Mais je ne veux pas inventer la scène. Je sais seulement que j’aurais aimé être là.

J’ai honte de m’être fait berner. J’ai honte de la façon dont j’ai compris que sa naissance s’était produite. J’aurais voulu que les adultes aient fait de meilleures choses avant elle et autour d’elle. Mais elle n’est responsable d’aucune de ces circonstances. Je voudrais qu’elle puisse faire de sa vie quelque chose de beau et de meilleur, non pour réparer ce que nous avons fait, mais parce qu’elle mérite une vie heureuse.

Une vie heureuse, c’est tout ce qui compte pour moi. Je ne lui demande pas de m’aimer, de me pardonner ou de combler le vide de ma vie. Je ne lui demande pas de venir me chercher. Je veux simplement qu’elle sache qu’elle a été désirée comme ma fille dès le moment où j’ai appris qu’elle existait, et que l’absence n’a pas effacé cet amour.

Mylène, je n’ai pas vu tes années passer. Je ne sais pas ce qui t’a fait rire, ce qui t’a fait pleurer, ce que tu as choisi. Je ne sais pas si tu liras un jour ces pages. Je peux au moins déposer ici la vérité de mon côté : j’ai appris ton existence, j’ai rêvé d’être ton père, je t’ai rencontrée une fois, je me suis effacé pour te laisser grandir, et je ne t’ai pas oubliée.

Je ne sais pas si le silence va durer toujours. Je ne sais pas ce que l’avenir permettra. Je ne veux pas te forcer la main depuis ces pages. Je voulais seulement laisser une trace de ce que j’ai vécu et de ce que j’ai ressenti. Si un jour tu cherches à savoir qui j’aurais été, tu pourras lire ces mots. Tu y trouveras un homme imparfait, parfois honteux, souvent triste, qui aurait voulu être une présence sûre pour toi.

Et si tu ne les lis jamais, ces pages auront tout de même servi à cela : à donner une forme à l’absence, à remettre les événements dans l’ordre où je les ai compris, et à t’adresser enfin les mots qui sont restés en moi.

Je ne t’ai pas oubliée.



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